Être « kaf/kafrine » ou être réunionnais.e n’est pas qu’une simple identité culturelle ou ethnique : c’est aussi, et peut-être surtout, une identité politique. À La Réunion, ces identités se construisent dans un contexte marqué par une histoire coloniale, des rapports de domination persistants et une inégale répartition du pouvoir symbolique et économique.
Les appartenances identitaires sur l’île ne se limitent pas à des origines ou des traditions ; elles s’inscrivent dans des logiques de lutte, de résistance ou, au contraire, d’adhésion au modèle dominant représenté par les « zorey » (métropolitains). Être « zorey » est d’ailleurs une construction sociale en soi, incarnant le système de domination blanche qui s’exerce à La Réunion dans presque tous les domaines :
- L’économie, avec la monnaie (l’euro) et le monopole commercial détenu par certains groupes français ;
- L’éducation, marquée par la diglossie créole/français et des programmes scolaires qui ignorent largement l’histoire locale au profit de celle de la métropole et de l’Europe ;
- Le travail, où les « zorey » bénéficient d’un accès facilité aux postes, ainsi que de primes leur permettant de vivre une « dolce vita » qu’ils n’auraient pas connue en métropole ;
- Et bien d’autres domaines encore.
Le rapport des réunionnais.es — notamment des « kaf/kafrines » — aux « zorey » illustre cette dynamique complexe. Ces derniers occupent une place centrale dans l’imaginaire collectif : ils sont à la fois valorisés, enviés et rejetés. Leur domination dans les sphères politique, économique et éducative, conjuguée aux stéréotypes qui leur sont associés (compétence, réussite, supériorité), alimente une forme de néocolonialisme contemporain.
Dans ce contexte, se dire « réunionnais.e » ou « kaf/kafrine » revient souvent à se positionner politiquement — que ce soit pour défendre le statu quo ou contester l’ordre établi. L’identité devient un terrain de confrontation idéologique, un levier de transformation sociale ou une revendication de reconnaissance. En cela, elle ne peut être pensée comme neutre ou purement culturelle.
Il est essentiel de rappeler qu’être « kaf/kafrine » ou réunionnais.e est une construction sociale spécifique : le/la « kaf/kafrine » est réunionnais.e, mais le/la réunionnais.e n’est pas forcément « kaf/kafrine ». Pourtant, tous peuvent subir les mêmes injustices sociales. Cette réalité peut inclure d’autres communautés, comme les « malbars » ou les « yabs ». Le choix de mettre en avant la communauté « kaf/kafrine » s’explique avant tout par l’héritage particulier de l’histoire esclavagiste et coloniale.
Cette politisation de l’identité s’accompagne de tensions intérieures : entre le désir de reconnaissance par la métropole, la quête d’autonomie et la quête d’indépendance, entre la fascination pour le modèle dominant et le besoin de réhabilitation de soi. Cette dialectique produit une ambivalence constante, tant dans les rapports à l’autre (le « zorey ») que dans le rapport à soi (le/la réunionnais.e), et souligne l’importance d’une réflexion profonde sur les conditions d’une véritable égalité symbolique et sociale.