Depo-Provera à La Réunion : quand la contraception devient un instrument de contrôle

A La Réunion, entre 1960 et 70, une politique sanitaire et démographique commanditée depuis Paris, à plus de 10 000 kilomètres de notre île frappe les réunionnaises.
Sous l’impulsion du gouvernement Debré, et dans le cadre des politiques natalistes, l’État souhaite « réguler » les naissances dans les territoires qu’il qualifie d’« outre-mer ».
C’est alors que les femmes réunionnaises, celles issues des milieux populaires et ruraux, se retrouvent au coeur d’une expérimentation médicale : l’injection du Depo-Provera, un contraceptif à effet longue durée.

Imposée par les médecins, comme une méthode « simple » et « pratique », cette contraception a souvent été administrée sans véritable consentement. En 1967, sur 1 497 consultantes, 952 demandaient un stérilet ou la pilule ; mais le personnel médical privilégiait le Depo-Provera, vantant sa « praticité ».
Derrière ce discours de modernisation se cache une logique coloniale : les corps des femmes pauvres et racisées sont considérés comme des instruments de gestion démographique.

Qui étaient les femmes visées ?

Les femmes ciblées étaient, pour la plupart, pauvres, rurales, et qualifiées d’« intellectuellement faibles » par les médecins.
Cette hiérarchisation mêlant racisme et classisme montre à quel point la logique coloniale imprégnait les pratiques médicales – et c’est encore le cas aujourd’hui (cf. le syndrome méditerranéen).

Les effets secondaires étaient pourtant nombreux : hémorragies, douleurs abdominales, migraines, prise de poids, dépression.
Selon le médecin Jacques Luneau, 88 % des femmes ont souffert d’effets indésirables.
Et pourtant, ces plaintes ont été minimisées. Le Depo-Provera était présenté par les médecins comme « efficace » et « nécessitant peu de suivi ».
En réalité, il est devenu un outil de contrôle social, prescrit à des femmes dont on jugeait la parole, le savoir ou la capacité à choisir insuffisants.

Un produit refusé en Europe, imposé dans les colonies

Le Depo-Provera est produit par la firme américaine Upjohn. Aux États-Unis, il avait déjà été testé sur des femmes afro-américaines pauvres, sans leur consentement.
La FDA (Food & Drug Administration), l’agence américaine en charge de la régulation des denrées alimentaires et des médicaments, avait refusé sa mise sur le marché pendant plus de vingt ans. Ce contraceptif présentait des risques graves pour la santé selon l’agence.
Pourtant à La Réunion, dès 1969, le produit est injecté sur les patientes, sans licence officielle.
Ce double standard en dit long : ce qui est jugé trop dangereux pour les femmes blanches et aisées est imposé aux femmes racisées et précaires.

Pourquoi parler de colonialisme médical ?

Parce que derrière le Depo-Provera persiste une idée : certaines vies, certains corps compteraient moins que d’autres.
À La Réunion comme ailleurs, des femmes ont été traitées comme des cobayes, sans information complète ni consentement réel.
Leur santé a été mise au service d’objectifs politiques et démographiques.
Pendant ce temps, dans les pays riches, le même médicament restait réservé à des cas exceptionnels, souvent hospitaliers.
La campagne internationale contre le Depo-Provera a d’ailleurs été portée par des militantes féministes, notamment l’Union des Femmes Réunionnaises.

Un phénomène global : quand les corps des femmes deviennent des terrains d’expérimentation

La Réunion n’était pas un cas isolé.
Pour sa diffusion dans les pays du Sud, ce sont des réseaux internationaux comme l’IPPF (International Planned Parenthood Federation) ou d’autres programmes financés par des gouvernements et des fondations privées qui ont rendu tout cela possible.

On retrouve partout les mêmes logiques : cibler les femmes pauvres, rurales ou racisées, présentées comme « à risque » ou « difficiles à sensibiliser » puis imposer ce modèle de contraception.

Et ce n’est pas seulement une histoire du passé.
En 2013, sur les territoires colonisés de Palestine, par exemple, il a été révélé que des femmes éthiopiennes ont été contraintes de recevoir des injections de Depo-Provera avant de pouvoir s’installer sur le territoire. Cette politique a pu expliquer la baisse de près de 50 % du taux de natalité au sein de la communauté éthiopienne en dix ans.

Le Depo Provera s’inscrit comme un instrument de contrôle démographique, prolongeant dans certains contextes des logiques racialisées et coercitives. Tout près de chez nous, à Mayotte, une campagne menée en 2024 par l’Agence Régionale de Santé (ARS) a largement relayé un discours favorable aux stérilisations, au nom de la « santé publique » et de la « maîtrise des naissances ». Cet épisode rappelle combien il est essentiel de rester vigilante face aux politiques de santé qui, sous couvert de bienveillance, peuvent mener (encore et toujours) des logiques de domination et de contrôle des corps, en particulier ceux des femmes racisées.

Pour conclure

On voit ici comment le Depo-Provera a été utilisé comme un instrument de contrôle sur le corps des femmes, sous couvert de politique de santé publique.
Pour que nos corps ne soient plus jamais utilisés sans notre consentement, et pour que chaque femme puisse réellement disposer librement du sien, il est essentiel de connaître et de faire connaître ces histoires.
Les raconter, c’est affirmer notre refus de voir perdurer des inégalités de traitement fondées sur l’origine, la classe sociale ou la couleur de peau.

Témoignage d’une femme sous Depo-Provera en 2022

« Cela fait maintenant trois mois que j’ai reçu mon injection. Ma vie a commencé à se transformer en cauchemar au bout d’un mois et demi. J’ai commencé à avoir des nausées à tout moment de la journée, ce qui m’a, au début, empêchée de sortir de chez moi. J’ai ensuite eu de grosses crises d’angoisse en sortant : nausées, boule au ventre, barre dans la gorge, plus de sensation dans les jambes. Les effets secondaires se sont accentués : hypersensibilité, agressivité, dépression… Ma vie s’est transformée en cauchemar à cause de ce médicament. »

Le combat continue.

Les Marones Ka Ubuntu

Une partie de cet article est issue des travaux de Myriam Paris

Partager

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Consentement à l'utilisation de Cookies selon le RGPD avec Real Cookie Banner