Édouard Philippe : la banalisation de la violence coloniale

Lundi 8 décembre, Édouard Philippe, ex-Premier ministre d’Emmanuel Macron et candidat pour les prochaines présidentielles, était invité sur LCI. Interrogé par Jean-Michel Aphatie sur la question : « La colonisation est-elle un crime ? », il a répondu par un « non » catégorique et franc. Ces propos ont immédiatement suscité de nombreuses réactions.

À Ka Ubuntu, cette déclaration ne nous étonne pas.

Elle renforce juste nos convictions indépendantistes pour notre pays : La Réunion.

Cette prise de position n’est pas une simple opinion personnelle. Elle illustre le refus persistant de reconnaître les mécanismes de domination et de violence qui ont structuré l’ensemble des territoires colonisés par l’État français, dont La Réunion. Rappelons qu’en date du 10 mai 2001, l’esclavage et la traite négrière ont été reconnus par le Parlement français comme des crimes contre l’humanité.

Dès lors, oui : la colonisation a été, et demeure, un crime pour nous, Réunionnaises et Réunionnais. Voici pourquoi.

1. Colonisation et race

Selon l’historien Jean-Frédéric Schaub, la colonisation ne peut être comprise sans une analyse des rapports de race et de pouvoir. La domination coloniale ne repose pas uniquement sur l’appropriation de territoires, mais sur un système dans lequel la race devient un instrument politique : hiérarchisation des populations, exclusion et justification morale de l’exploitation, incarnée notamment par la prétendue « mission civilisatrice ».

2. Violences historiques et contemporaines

L’histoire de La Réunion est indissociable de violences politiques et sociales profondes. Les crimes coloniaux ne se sont pas arrêtés avec l’abolition de l’esclavage en 1848 ni avec la départementalisation en 1946. L’esclavage, puis l’engagisme, ont impliqué le travail forcé, des conditions de vie indignes, une mortalité élevée et un déracinement culturel et familial massif.
Après l’abolition, la confiscation des terres et la domination économique blanche ont maintenu les anciens colons en position de supériorité, instaurant une dépendance économique durable de La Réunion vis-à-vis de la France.

Dans les années 1960 et 1970, des stérilisations et des avortements forcés ont été pratiqués à La Réunion. De nombreuses femmes ont subi ces actes sans consentement éclairé, dans des cliniques de l’île, sous l’administration Debré.
Entre 1963 et 1981, le BUMIDOM a organisé le déplacement de milliers de Réunionnais vers la France hexagonale, provoquant pertes de repères, ruptures culturelles et expériences traumatisantes du racisme.

Aujourd’hui encore, de nombreux jeunes sont contraints de quitter l’île pour poursuivre leurs études en raison du manque de formations post-bac et de débouchés professionnels, contribuant à une fuite durable des compétences.

Par ailleurs, l’usage massif du glyphosate dans l’agriculture a entraîné des conséquences sanitaires et environnementales graves, révélant l’impact de choix imposés par des logiques extérieures à l’île, guidées par des intérêts capitalistes.

Ces violences démontrent que la colonisation ne s’est jamais réellement arrêtée : elle s’est transformée et adapte continuellement ses mécanismes.

3. Une Réunion toujours colonisée

La colonisation n’appartient donc pas uniquement au passé. Elle persiste aujourd’hui sous des formes politiques, économiques, écologiques, militaires, culturelles et sociales. L’économie réunionnaise demeure largement dépendante, notamment à travers des situations de monopole comme celle du groupe Bernard Hayot, qui domine la grande distribution et certains secteurs industriels, impose des prix élevés et freine le développement économique local.

L’absence de souveraineté politique se traduit par des décisions majeures prises à Paris, déconnectées de nos réalités réunionnaises. L’éducation et la culture restent encadrées par un contrôle du récit historique, tandis que notre langue et nos savoirs locaux sont marginalisés, voire folklorisés.
La libération commence par la prise de conscience de notre condition coloniale. Reconnaître que La Réunion est un territoire subordonné à la France sur les plans économique, politique, militaire et culturel constitue le premier pas vers l’émancipation.

4. Pourquoi la déclaration d’Édouard Philippe renforce la nécessité de l’autodétermination

Si la colonisation n’est pas considérée comme un crime par des responsables politiques français, alors les violences passées et présentes que nous avons subies et subissons encore se trouvent implicitement légitimées.

Pour Ka Ubuntu, cette déclaration constitue un signal supplémentaire du mépris de l’État français à l’égard de notre peuple. La seule manière de rompre avec ce système est de revendiquer notre indépendance.

Revendiquer l’indépendance, pour Ka Ubuntu, signifie construire nos propres politiques publiques – économiques, sociales et écologiques –, restituer notre récit historique et culturel, et protéger notre population de la prédation extérieure comme de la menace intérieure que représente une élite réunionnaise prête à sacrifier le pays pour préserver ses privilèges.

À noter que le 5 décembre 2025, l’Assemblée générale des Nations unies a adopté la résolution 80/106 proclamant le 14 décembre Journée internationale contre le colonialisme sous toutes ses formes et manifestations. Les États-Unis et Israël ont voté contre, tandis que de nombreux pays européens, dont la France, se sont abstenus.
Comme le disait Thomas Sankara : « Oser inventer l’avenir. »

Pour La Réunion, inventer l’avenir commence par nommer les violences coloniales, dire stop et décider par nous-même notre destin.

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