« Enfants de la Creuse » : un rejet qui confirme l’urgence de notre libération

Le rejet, le 13 mai 2025, par l’Assemblée nationale de la proposition de loi portée par la députée réunionnaise Karine Lebon, visant à reconnaître officiellement les préjudices subis par les « Enfants de la Creuse« , vient rappeler une vérité que beaucoup refusent encore de regarder en face : la France ne reconnaît nos douleurs que lorsqu’elles ne la dérangent pas. Ce vote est bien plus qu’un refus législatif. Il réaffirme notre statut de citoyens périphériques.

Ce refus est le symptôme d’un système colonial qui perdure sous d’autres formes, et d’un pays qui, en refusant la réparation, démontre qu’il peut reconnaître des crimes… tant que cela ne l’oblige à rien.

Une déportation d’État orchestrée en toute impunité
Entre 1963 et 1984, plus de 2 150 enfants réunionnais ont été arrachés à leur terre, à leurs familles, à leur langue, pour être envoyés dans des zones rurales de l’Hexagone, au nom d’une politique de « repeuplement ».

Orchestrée par l’État français sous l’impulsion de Michel Debré, cette opération ne relevait pas de la solidarité, mais bien d’une logique coloniale de gestion des corps et des territoires. Il ne s’agit pas ici d’un « accident de l’histoire », mais d’un projet politique assumé, qui a sacrifié des vies entières.

Les conséquences sont connues : ruptures familiales, effacement culturel, exploitation, maltraitances. Ce n’était pas une erreur. C’était une stratégie coloniale.

La mémoire sans justice : un refus de réparer
En 2014, François Hollande reconnaît une responsabilité « morale » de l’État. Quelques plaques sont posées, à l’aéroport d’Orly par exemple. Mais la justice, la vraie – celle qui reconnaît, qui indemnise – n’est jamais venue. Cette mémoire aseptisée, reste dans le symbolique, sert surtout à apaiser les consciences de ceux qui n’ont jamais eu eux à vivre avec le silence, l’arrachement et l’humiliation.

Ce rejet parlementaire n’est pas une surprise. Il est la suite logique d’un système qui ne se remet en question que lorsqu’il y est contraint. Et encore…

Une logique systémique
Ce refus s’inscrit dans une continuité historique, il survient le même mois que la commémoration de la loi Taubira, adoptée le 21 mai 2001, qui reconnaît la traite négrière transatlantique, la traite dans l’océan Indien et l’esclavage comme crimes contre l’humanité. Elle impose leur inscription dans les programmes scolaires et universitaires, et engage des démarches symboliques auprès des instances internationales.

Mais elle ne prévoit aucune réparation financière. Aucun mécanisme d’indemnisation des descendants des victimes n’a été mis en place. Une reconnaissance sans réparation reste une reconnaissance creuse. C’est dire à une partie de la population : « oui, vous avez souffert, mais ça ne vaut pas plus qu’une plaque commémorative et quelques lignes dans un manuel. »

En 2025, nous sommes face au même mur : un État colonial capable de reconnaître ses crimes… tant qu’il n’a pas à les réparer.

La libération passe par nous
Ce vote révèle ce que nous savons depuis longtemps : nous ne pouvons plus attendre la justice d’un État qui a tout intérêt à nous oublier. Nous sommes des citoyen·nes de seconde zone dans une République qui se dit indivisible mais hiérarchise les vies, les territoires et les mémoires.

À force d’être assigné·es à la marge de l’histoire, une question s’impose :
Pourquoi continuer à quémander justice à une République qui nous néglige, nous invisibilise, et nous instrumentalise depuis des siècles ?

Parler de souveraineté, d’indépendance n’est pas un caprice identitaire. C’est une nécessité vitale aujourd’hui pour le peuple réunionnais. Ce rejet est un signal clair : il est temps de cesser d’attendre des réparations qui ne viendront jamais.
Reprenons possession de notre récit. De nos terres. De nos décisions.

La libération est possible et passera par nous.

Elle commencera le jour où l’on cessera de mendier auprès de ceux qui ont toujours pensé que nous ne valions pas autant qu’eux et que nous prenions notre destin en main. Nous sommes capables !

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