La dépression à La Réunion : une pathologie coloniale et capitaliste

Selon le Baromètre de Santé publique France 2024, « 18,3 % des adultes à La Réunion ont vécu un épisode dépressif caractérisé au cours des douze derniers mois »

À La Réunion, les chiffres de la dépression, des troubles anxieux, des addictions et des suicides ne cessent d’augmenter. Cette réalité est souvent traitée comme un problème de santé publique, rarement comme une question politique.

Or ce que dénoncent des chercheurs comme Nikolas Rose (The Politics of Life Itself, 2006), c’est la manière dont la psychiatrie contemporaine contribue à dépolitiser la souffrance. On nous fait croire que les troubles psychiques sont avant tout des déséquilibres chimiques ou des fragilités individuelles, le système détourne ainsi notre attention des conditions réelles de vie : logements insalubres, chômage massif, précarité, racisme institutionnel, violences sexistes, destruction des services publics, dépendance économique.

Cette dépolitisation permet de neutraliser toute contestation, toute révolte.
Au lieu de se mobiliser collectivement pour transformer un monde foncièrement violent, nous sommes sommés de nous « réparer » nous-mêmes, à coups de thérapies, de coaching, de psychotropes, souvent coûteux et inégalement accessibles. Le problème n’est alors pas le système, mais les personnes qui n’arrivent pas à s’y adapter.

Pour essayer de comprendre ce qui se joue chez nous à La Réunion, nous souhaitons sortir du cadre individualisant et interroger ce que Fanon, Mbembe et la psychiatrie sociale critique nous permettent de comprendre : la dépression est aussi un fait historique, politique et économique.


La colonie fabrique de la souffrance psychique

Achille Mbembe, à travers les travaux de Frantz Fanon, rappelle que la colonie n’est pas seulement un territoire dominé, mais une scène originaire où se fabrique un certain type de sujet : le colonisé. Celui-ci est contraint d’exister dans un monde qui ne le reconnaît pas comme pleinement humain, obligé de se voir à travers le regard du maître, de la France, de l’Autre.

Cette situation produit ce que Fanon appelait une aliénation : une fracture entre ce que le réunionnais est et ce que l’ordre colonial exige qu’il doit être.
La colonie installe une tension nerveuse permanente pour le colonisé (Fanon, 1961 ; Mbembe, 2000).

La Réunion, malgré la départementalisation de 1946, n’a jamais quitté cette structure coloniale. L’ordre symbolique, économique et culturel continue d’être imposé depuis l’extérieur de notre ile. Notre pays est un monde qui n’a pas été pensé par les Réunionnais·es pour les Réunionnais·es. Cette dépossession ne se voit pas seulement dans l’économie ou la politique : elle traverse également nos corps et nos subjectivités.

Cette violence passe également par notre langue.
Notre langue est dévalorisée, alors que le français nous est imposé comme la langue du « pouvoir » et de la réussite sociale. Parler, penser, rêver dans la langue du colonisateur est une violence psychique profonde, qui produit nécessairement un sentiment d’infériorité.


Le capitalisme nous pousse vers la dépression

Par ailleurs, la psychiatrie sociale contemporaine montre que le capitalisme a un impact fort sur la santé mentale. La dépression est étroitement liée à :

  • la précarité,

  • le chômage,

  • l’insécurité,

  • la perte de contrôle sur sa vie,

  • les rapports de domination au travail.

À La Réunion, ce capitalisme s’inscrit dans une histoire coloniale : descendants de femmes et d’hommes réduits en esclavage et d’engagés vivent aujourd’hui dans un système qui conditionne leur valeur à leur productivité, à leur conformité à des normes importées, à leur utilité économique.

Les femmes, en particulier, portent une charge mentale forte : précarité, travail du care invisible, violences conjugales, exploitation des corps. Leur souffrance est souvent médicalisée, jamais politisée. D’ailleurs, à noter, selon le Baromètre de Santé publique France 2024,  « 28,8 % des femmes âgées de 18 à 29 ans déclarent avoir vécu un épisode dépressif caractérisé au cours des douze derniers mois », contre 9 % des hommes du même âge.

Les jeunes, eux, voient leur avenir bloqué. Dans une société dépendante, sans projet collectif émancipateur, leur avenir est confisqué. La dépression vient ici en réponse à la peur de ce futur incertain.


La dépression comme réponse à un monde invivable

La dépression n’est pas seulement un trouble biologique.
C’est également à la Réunion une réaction à une vie rendue difficile à vivre.

Quand un être humain n’a pas prise sur son avenir, quand il ne reconnait plus son pays,
quand il ne se sent plus légitime sur sa propre terre, le corps et l’esprit se fatiguent.

Fanon expliquait que quand la violence sociale ne peut pas être transformée, elle se retourne mécaniquement contre le colonisé. La souffrance psychique des sociétés coloniales est le produit direct de relations structurellement inégalitaires et racialisées. (Birman, 2007).

A Ka Ubuntu, nous disons que tant que La Réunion restera enfermée dans :

  • une économie dépendante,

  • une organisation héritée de la colonisation,

  • un capitalisme qui traite les vies comme des ressources,

la souffrance psychique continuera de croître dans notre île.


Battons-nous pour une véritable politique de la santé mentale

Soigner la dépression à La Réunion ne peut pas se limiter à des pansements thérapeutiques. Cela suppose de repenser TOUT le système.

Cela implique :

  • de redonner au peuple la maîtrise de son avenir,

  • de reconnaître les maux actuels de notre société

  • de construire une économie au service du peuple

  • de sortir d’un modèle hérité de la colonie et du capitalisme néolibéral.

Sans tout cela, la dépression restera l’un des symptômes visibles d’une société profondément malade.

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