Furcy, né libre : entre mémoire et compromis

Furcy Madeleine est une figure méconnue de l’histoire de l’esclavage français. Né à La Réunion au début du XIXᵉ siècle, il aurait dû être libre dès sa naissance, sa mère ayant été affranchie.

Pourtant, il est maintenu en esclavage et engage dès 1817 un long combat judiciaire afin de faire reconnaître son statut d’homme libre. Après plus de vingt-cinq ans de procédures, la justice française lui donne finalement raison en 1843, faisant de Furcy un cas exceptionnel : celui d’un homme noir ayant obtenu sa liberté par le droit, contre le système esclavagiste lui-même.

Furcy, né libre, est sorti début décembre à La Réunion et mi janvier en France. Nous avons eu l’occasion d’assister à l’avant-première parisienne, en présence du réalisateur Abd Al Malik.

La représentation de Furcy

La première question qui se pose : pourquoi avoir choisi un acteur kaf alors que Furcy ne l’était pas ? Dans le livre de Mohammed Aïssaoui (sur lequel est basé le film) Furcy est décrit comme « mulâtre », malbar de par sa mère.

Cet élément est important car durant l’esclavage, un kaf était considéré comme valant moins qu’un malbar. Cette différence de perception a pu influencer le choix du tribunal de reconnaitre la liberté de Furcy.

Au-delà de l’erreur historique, ce film aurait justement été l’occasion de faire connaitre ce pan de l’identité réunionnaise, encore largement méconnue à l’échelle nationale. D’autant plus que
Furcy bénéficie aujourd’hui d’une forte médiatisation en France.

Justement, face à l’enthousiasme des médias français mainstream (Quotidien, France 24, France TV…), je me suis interrogée sur la narration proposée.

C’est peut-être un raccourci, mais lorsqu’une œuvre dite « engagée » est largement encensée par les médias dominants, j’ai tendance à douter du fond et de l’intention politique réelle de l’artiste.

White saviorism et invisibilisation

Le personnage de Constance, la soeur de Furcy, est largement minimisé. Elle occupe un rôle quasi figuratif, avec peu de dialogues. Elle est présentée comme une victime, et non comme une actrice de la lutte.
Or, historiquement, c’est elle qui découvre l’acte d’affranchissement. C’est elle qui a convaincu son frère d’assigner le colon en justice. Elle était consciente des risques mais déterminée à aller au bout de leur démarche.

A l’inverse, Boucher, l’avocat de Furcy est mis au premier plan. Ce choix peut se comprendre sur le plan narratif, mais la mise en scène finit par effacer Furcy lui-même, parfois littéralement, de l’écran. Ce procédé rappelle certaines scènes entre les docteurs Mukwege et Cadière dans Muganga.

Aussi, face aux longues tirades de Lory, Furcy et Constance sont parfois réduits à leurs émotions. La tension monte, on s’attend à une riposte argumentée (d’autant plus qu’ils sont lettrés), mais leurs réactions se limitent à des cris de rage ou des pleurs. Leur intelligence et détermination est ainsi neutralisée.

Virginie Bega, la compagne de Furcy, est jouée par une actrice caucasienne. Or selon certaines archives, elle était une « femme libre de couleur ».

« Ce n’est pas un film sur l’esclavage, c’est un film sur l’abolition de l’esclavage »

Dans une interview accordée à France TV, Abd Al Malik précise que Furcy n’est pas tant film sur l’esclavage que sur son abolition.

Pourtant, Furcy a obtenu sa liberté 5 ans avant l’abolition de l’esclavage à La Réunion. Jusqu’en 1848, près de 60 000 personnes restent légalement considérées comme des « biens meubles ».

Furcy n’était pas abolitionniste. Grâce à son éducation, il a eu les capacités d’utiliser le droit français pour revendiquer sa liberté. Il s’est battu pour sa liberté individuelle, et non pour l’abolition du système.
Après son affranchissement, il a d’ailleurs acheté 2 esclaves afin de les faire travailler dans sa boutique. Cette information n’est pas communiquée dans le film.

Un récit compatible avec le système

Le réalisateur explique que Furcy est soutenu par la Fondation pour la mémoire de l’esclavage. Or cette fondation compte parmi ses mécènes le groupe GBH. GBH, fondé par une famille de
békés (descendants de colons esclavagistes) domine une large partie de l’économie dans les « DROM », depuis l’époque esclavagiste jusqu’à aujourd’hui.

Le monopole et les pratiques de GBH ont des conséquences lourdes sur la qualité de vie, la santé et l’environnement des populations locales.

À l’époque de Furcy, la famille Hayot possédait des esclaves. Aujourd’hui, si les méthodes ont changé, la logique reste comparable : monopole économique, sur-exploitation, pollution des sols, vie chère…

Ce soutien apparaît en contradiction avec l’intention politique affichée à travers le film.

Par ailleurs, le réalisateur évoque sa volonté de travailler avec l’Education nationale et de projeter le film auprès de députés, afin d’engager un travail collectif de reconnaissance. Il affirme que « la pire des choses, c’est le déni ».

Mais les députés ou l’Éducation nationale sont-ils vraiment dans le déni ? Au contraire, la manière dont l’esclavage et la colonisation sont traités (ou occultés) dans les programmes scolaires relève de choix politiques conscients et orientés.

Dans ce contexte, peut-on vraiment faire confiance à l’Education nationale pour restituer ces crimes de façon honnête, factuelle et complète ?

Une célébration en décalage avec le réel

Dans le refrain de la chanson du générique, Furcy Heritage, on entend notamment « que vive la France ». Pourquoi encenser un pays condamné à plusieurs reprises pour ses contrôles au faciès ? Un pays où les discriminations continuent de s’intensifier, légitimées par un gouvernement qui tend de plus en plus vers l’autoritarisme.

Abd Al Malik explique que cette chanson renvoie à une « France idéale » dont les principes devraient être « incarnés dans le réel » par un travail collectif. Mais la France a-t-elle déjà réellement été à la hauteur de ces principes ? Et surtout le souhaite-t-elle ?

La culture comme arme

L’intérêt principal que je trouve à ce film, est qu’il fait du bruit. Il contribue à visibiliser l’histoire de Furcy et de l’esclavage dans les Mascareignes. Il ouvre un espace de débat et peut donner
envie à certain·es d’approfondir leurs connaissances. C’était d’ailleurs l’objectif revendiqué du réalisateur.

Mais nous devons rester vigilants et exigeants lorsque nos histoires sont racontées. Sans cette vigilance, elles risquent d’être traitées de manière partielle, détournée, dépolitisée.

La culture est un outil ambivalent : elle peut favoriser la prise de conscience comme elle peut consolider un narratif erroné. Lorsqu’elle répond davantage aux attentes d’une minorité dominante qu’à la réalité des populations concernées, elle participe à la reproduction d’un système inégalitaire, où les valeurs affichées ne sont que de façade.

Une réconciliation à construire par nous-mêmes

Abl Al Malik évoque beaucoup la notion de « réconciliation ». Elle est essentielle à différents niveaux.

D’abord l’échelle individuelle : connaitre son histoire, guérir ses traumatismes, apprendre à se pardonner, à s’aimer et à s’épanouir, redevenir maître de ses choix.

Ensuite à l’échelle communautaire (réunionnaise, afro-descendante, diasporique…) afin de guérir collectivement, de reconstruire la confiance et de nous organiser.

Sans ce travail il nous sera impossible de construire une nation saine, autodéterminée, capable de répondre à nos besoins réels et spécifiques.

Conclusion

Furcy, né libre incarne une forme de dénonciation acceptable : celle qui apaise le white guilt et donne l’illusion d’une écoute des communautés réunionnaises et afrodescendantes, sans vraiment
remettre en cause les structures profondes du système.
Le film met en scène la violence esclavagiste, mais reste enfermé dans un cadre compatible avec la validation et la promotion par les institutions.

Abd Al Malik affirme qu’il faut se confronter à notre histoire pour « faire nation ». Alors pourquoi omettre des éléments essentiels à la compréhension de la complexité de Furcy ?
Pourquoi réécrire certains faits historiques ?

Lors des échanges après la projection, un militant l’a rappelé : on ne peut pas faire l’économie de la mémoire.

Le réalisateur évoque également une démarche visant à faire abroger officiellement le Code noir, dans une logique de « guérison collective ». Mais concrètement, qu’est-ce que cela change ?

Le Code noir n’est plus appliqué, l’esclavage est officiellement aboli, et pourtant : meurtre d’El Hacen Diarra à Paris, non-lieu dans l’affaire du chlordécone aux Antilles, enlèvements des enfants de la Creuse à La Réunion.
Face à ces réalités, cette victoire symbolique apparaît bien maigre.

Chez Ka Ubuntu nous revendiquons la prise en main de notre histoire. La mémoire réunionnaise appartient au peuple : elle doit être construite par nous, pour nous, avec nous.
Se la réapproprier est une étape fondatrice pour construire un récit national juste et établir la souveraineté de notre pays.

Kan ou koné oussa ou sort, ou koné oussa ou sava.

La lutte continue.

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