Sankara, une voix pour mieux décrypter le présent
Lorsque Thomas Sankara prononce, en mars 1983, son discours « Qui sont les ennemis du peuple ? », il s’adresse au peuple de la Haute Volta (aujourd’hui le Burkina Faso) mais pas que.
Son propos dépasse largement le cadre national voltaïque et offre une grille de lecture politique destinée à tous les peuples confrontés à la domination, à la dépendance économique, culturelle, politique, militaire…
Le capitaine Sankara décrit concrètement les mécanismes de l’impérialisme, en mettant en lumière à la fois les ennemis externes et les ennemis internes.
Il montre comment la domination s’installe non seulement par la force armée, mais aussi par l’économie, la désinformation (journaux, radios, TV), les entreprises de prédation et la neutralisation de la conscience populaire.
En 2026, ce discours est toujours d’actualité.
Il nous permet de comprendre à la fois les conflits internationaux actuels, notamment autour de l’Iran mais aussi nos luttes locales et de toujours garder en tête que « Lorsque le peuple se met debout, l’impérialisme tremble »
Les ennemis externes : de la Libye à l’Iran, une même logique impériale
Dans son discours, Sankara parle longuement de la Libye.
Il y évoque la mécanique impérialiste : un État qui refuse de se soumettre est diabolisé, isolé, sanctionné, puis détruit.
La Libye de Kadhafi, riche en pétrole, avait entrepris de redistribuer ses ressources, de financer des politiques sociales et de s’affranchir des tutelles occidentales. Elle est alors devenue une « menace » pour l’ordre international. Pourtant, comme le rappelait le capitaine, « ceux qui nous reprochent d’avoir été en Libye ont pris les dollars de Kadhafi pour développer leur pays ». On se souvient d’ailleurs que Mouammar Kadhafi fut reçu officiellement à l’Élysée en 2007, sous la présidence de Nicolas Sarkozy, quelques années seulement avant le déclenchement de l’offensive militaire de mars 2011 par la France avant d’être rapidement placée sous commandement de l’OTAN.
La rhétorique du « sauveur occidental », se posant en garant de la « démocratie » et de l’ordre dans les pays du Moyen Orient, a servi de cadre idéologique à une intervention militaire qui a plongé le pays dans un chaos sans nom.
Aujourd’hui, sous nos yeux, l’Iran est à son tour construit comme une menace à neutraliser : menace nucléaire, menace pour les femmes, menace pour le « monde libre ». Tout est mis en place pour diaboliser le pays. La propagande est alors en marche.
Comme pour la Libye, la guerre contre l’Iran n’a pas commencé avec les bombes. Elle a commencé avec les sanctions économiques, l’isolement financier et la pénurie organisée. Sankara appelait cela la phase non violente de l’agression impérialiste : une violence moins frontale, mais tout aussi destructrice, car elle frappe d’abord les peuples.
La guerre avant la guerre : sanctions économiques et punition collective
Sankara insistait sur un point central : l’impérialisme ne se contente pas de combattre les États qui lui résistent, il cherche à en neutraliser les forces politiques. Il arme, renverse et assassine des dirigeants révolutionnaires, de Lumumba à Cabral, de Kwame Nkrumah à tant d’autres, et lorsque cela ne suffit pas, il punit les peuples pour faciliter le renversement des États.
Les sanctions ne visent jamais réellement les dirigeants.
Elles frappent d’abord les populations afin de les épuiser, de les diviser et de les rendre vulnérables.
Elles constituent une forme de guerre indirecte, un préalable à l’intervention militaire.
Cette logique s’est une nouvelle fois vérifiée en Iran.
Les sanctions économiques imposées à l’Iran ont fragilisé l’accès aux soins, aux médicaments, à l’énergie et à l’alimentation, préparant ainsi le terrain à la violence militaire des alliés occidentaux, alors présentée comme inévitable.
Sankara nous invite à lire ces mécanismes pour ce qu’ils sont : de véritables outils de domination.
L’objectif des puissances impérialistes n’est pas la paix des peuples, il ne l’a jamais été et ne le sera jamais.
Son objectif est la mise en place d’interventions militaires permettant ensuite le pillage des ressources stratégiques.
Les ennemis internes : La Réunion, la dépendance et la gestion coloniale
La force du discours de Sankara réside dans cette affirmation : l’ennemi externe ne peut rien sans ennemis internes.
Pour Ka Ubuntu, cette grille de lecture est primordiale.
La départementalisation de 1946 est souvent présentée comme une décolonisation réussie. A tort.
Elle a juste permis une reconfiguration de la domination coloniale de la France.
Moins visible dans ses formes, mais toujours structurante dans ses effets négatifs pour le peuple réunionnais.
Aujourd’hui encore, la situation sociale et économique de l’île en témoigne. Le taux de chômage avoisine 17 %, soit plus du double de celui de la France.
Dans le même temps, plus d’un tiers de la population vit sous le seuil de pauvreté, avec des taux encore plus élevés chez les jeunes et dans les familles monoparentales.
À cela s’ajoute une forte dépendance au niveau de la souveraineté alimentaire.
La Réunion importe l’essentiel de ce qu’elle consomme, notamment sur le plan alimentaire, ce qui la rend particulièrement exposée aux crises internationales et aux hausses de prix.
Cette dépendance se traduit concrètement par un coût de la vie plus élevé, en particulier pour les produits de première nécessité.
Ce modèle économique et politique fondé sur la dépendance, et rendu possible par des ennemis internes.
Il repose d’abord sur des élites locales qui coopèrent à la mise en place de cette dépendance plutôt que de la combattre.
Les mêmes qui ne parcourent nos quartiers qu’à l’approche des élections.
Elles invoquent le « réalisme » pour disqualifier toute rupture avec la France et tiennent des discours qui présentent l’indépendance comme utopique voire dangereuse.
Comme Sankara le soulignait, l’ennemi interne parle souvent au nom du peuple, mais agit en réalité uniquement pour ses intérêts personnels.
On comprend mieux ainsi pourquoi cette élite politique a tout intérêt à coopérer avec l’ordre colonial pour ne pas perdre ses privilèges.
À cela s’ajoute une petite bourgeoisie et une partie des fonctionnaires qui tirent profit de ce système hérité du cadre colonial et n’ont aucun intérêt à le voir remis en cause.
La démocratie selon Sankara : le peuple comme sujet politique
La dernière partie du discours de Sankara est essentielle.
Il y définit la démocratie comme devant être une pratique populaire. Une politique par le peuple pour le peuple.
« Parce que lorsque vous donnez la parole en toute liberté et en toute démocratie au peuple, en 30 minutes, le peuple vous dira ce qu’il veut »
Pour Sankara, la démocratie existe lorsque le peuple parle, décide et participe activement à la société pour transformer ses conditions matérielles d’existence.
Cette définition s’oppose frontalement à celle des démocraties libérales, où :
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les décisions économiques majeures échappent aux citoyens,
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les choix stratégiques sont dictés par une élite économique qui influence l’élite politique,
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la participation se limite trop souvent au vote, sans pouvoir réel.
Ce que nous voulons pour notre pays, La Réunion, c’est précisément cette démocratie populaire :
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ancrée dans les besoins réels du peuple, ceux de l’emploi, du logement, de la santé, de l’alimentation, de l’éducation et de la dignité matérielle, sans lesquels aucune souveraineté réelle n’est possible.
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mettant fin à la prédation capitaliste et à la corruption qui gangrènent notre société,
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fondée sur une souveraineté collective. Il nous faut choisir entre le champagne pour quelques-uns et l’eau potable pour tous comme disait le capitaine Sankara.
Aucune libération nationale ne sera possible sans démocratie populaire réelle.
Pourquoi ce discours de Thomas Sankara est une référence pour nous
Le discours de Thomas Sankara demeure une référence politique majeure parce qu’il nous apprend à nommer et reconnaître nos ennemis, et à comprendre que la domination change de forme sans jamais changer de fond.
Il nous rappelle que nos luttes locales sont indissociables des luttes globales, et que l’internationalisme doit s’intégrer dans celles-ci.
Comme il le disait lui-même : « Celui qui aime son peuple aime les autres peuples. »
A la lecture de ce discours, nous pouvons collectivement nous demander : que faisons-nous, aujourd’hui, de cet héritage politique ?
Vous pouvez retrouver ce discours dans son intégralité :
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Dans le livre La Liberté contre le destin de Bruno Jaffré
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Sur le site officiel de Thomas Sankara : https://www.thomassankara.net/qui-sont-les-ennemis-du-peuple-26-mars-1983/