Invisibilisée : Qui nettoie nos espaces ?

J’écris cet article pour ma mère. Pour toutes ces mères qui ont sacrifié leur corps et leur temps dans le secteur du nettoyage afin que nous puissions bénéficier d’« un meilleur avenir possible ».
J’écris aussi pour Coumba, cette « tata » à qui nous achetons des beignets à Château d’Eau pour nos événements militants. Coumba commence sa journée avant l’aube dans une entreprise parisienne, puis enchaîne avec une autre société de nettoyage.
Ces femmes, invisibilisées par un système organisé pour les effacer, accomplissent un travail essentiel pour nos sociétés, mais tellement dévalorisé. Leur invisibilité n’est pas accidentelle : elle résulte d’une logique patriarcale et capitaliste, où le corps et le temps des femmes sont exploités pour maintenir un ordre social qui profite au plus grand nombre.

L’organisation de l’invisibilité

Qui nettoie nos bureaux ? Qui entretient nos gares, nos hôpitaux, nos hôtels ? Qui rend nos espaces habitables avant même que nous n’y entrions ?

Le travail de ces « qui » est organisé pour ne pas être vu, pour cacher ses femmes.

Les rapports sur les conditions de travail montrent que les agent·es de propreté travaillent massivement en horaires décalés : très tôt le matin ou tard le soir, précisément pour éviter toute visibilité auprès des salarié·es « de bureau ».

Beaucoup d’entre nous avons déjà pris les transports à 5 h du matin. Nous avons aperçu ces femmes et ces hommes qui disparaissent du paysage à 9 h, au moment précis où la journée commence pour d’autres.

Cette invisibilisation n’est pas le fruit du hasard : elle est structurelle.

Une division du travail structurée par le genre, la race et la classe

Le secteur du nettoyage repose majoritairement sur une main-d’œuvre féminine, même si l’on voit de plus en plus d’hommes aujourd’hui. Les statistiques publiques montrent que 70 % des agent·es de propreté sont des femmes, et parmi elles, près de 60 % sont des immigrées ou issues de l’immigration récente.

Ce phénomène illustre ce que la sociologie du travail appelle la « division sexuelle et racisée du travail », analysée par des chercheuses comme Danièle Kergoat. Genre et classe s’articulent pour assigner certaines catégories sociales aux emplois les moins valorisés.

C’est un héritage patriarcal : les femmes sont associées aux tâches domestiques et au soin. À cela s’ajoutent des politiques migratoires qui enferment les personnes étrangères dans des emplois pénibles et peu valorisés. Enfin, le marché du travail réserve les postes les plus durs à celles et ceux qui disposent du moins de pouvoir de négociation.

Une économie de la dévalorisation

Plus un travail est indispensable, plus il peut être dévalorisé lorsqu’il est associé à des groupes dominés.

Sans nettoyage, aucune entreprise, aucun hôpital, aucune école ne peut fonctionner correctement. Et pourtant, ce travail reste souvent dissimulé et non déclaré. Le travail dissimulé, qu’il s’agisse d’heures supplémentaires non payées, de prestations sous-traitées au noir ou de contrats tronqués, touche massivement ce secteur. Il fragilise les travailleurs, qui n’ont ni droits sociaux, ni protection contre les accidents, ni retraite complète.

Cette invisibilisation économique est rentable : elle permet de réduire les coûts et d’externaliser les risques. Externalisation, sous-traitance, contrats courts, temps partiels imposés : ces pratiques diluent les responsabilités et rendent les travailleurs remplaçables. Les grandes entreprises confient ces activités à des prestataires, fragmentant les droits et compliquant les mobilisations collectives.

Le capitalisme ne rend pas ces femmes invisibles par oubli. Il les invisibilise pour des intérêts économiques.

Quand l’invisible devient visible

Les grèves rendent soudainement ce travail visible.

Lorsqu’il s’arrête, les poubelles débordent, les bureaux s’encrassent, les organisations paniquent. On l’a vu lors de mouvements sociaux dans les gares, hôtels ou universités : en quelques jours, l’absence de nettoyage rend tangible ce que l’on considérait comme allant de soi.

Pendant quelques jours, on comprend que ce travail est essentiel. Puis tout revient à l’ordre. Et l’on oublie.

Ce travail est maintenu dans l’ombre, non parce qu’il est insignifiant, mais parce que sa visibilité poserait une question politique : celle de la juste rémunération, de la reconnaissance et de ces vies qu’on use prématurément.

Pourquoi nous écrivons cet article ?

Nous écrivons pour remercier nos mères invisibilisées, celles que personne ne remercie. Nous écrivons pour rappeler la valeur de leur travail.

Le nettoyage n’est qu’un exemple. La restauration, l’aide à la personne, l’hôpital… fonctionnent également selon les mêmes logiques.

L’ancien Premier ministre, Gabriel Attal, dans son discours du 30 janvier 2024, disait : « toutes ces personnes qui travaillent dur et se sentent invisibles ».

Nous lui répondons : Elles ne sont pas invisibles. Elles sont invisibilisées par votre système capitaliste.

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